La xénophobie commence lorsque l’on cesse de voir en l’étranger un être humain comme nous. Ce qui devrait être une richesse, la différence, devient alors un motif de méfiance, parfois même de rejet. La peur prend le dessus, les préjugés s’installent et, bien souvent, certains trouvent dans la désignation d’un bouc émissaire un moyen facile de détourner l’attention des véritables problèmes.
Pourtant, nous ne sommes pas faits pour vivre enfermés dans nos différences. Nous avons besoin des autres, de ce qu’ils nous apprennent, de ce qu’ils nous apportent et de ce que nous construisons ensemble. La dignité humaine ne dépend ni de la nationalité, ni de l’origine, ni du lieu de naissance. Emmanuel Kant nous le rappelle à travers une idée essentielle : chaque être humain doit être considéré comme une fin en soi, jamais comme un simple instrument au service de nos intérêts. L’étranger n’échappe pas à cette règle. Aucune frontière ne peut effacer ce qui fait de lui notre semblable.
Georges Gusdorf permet également de comprendre cette réalité en distinguant l’individu, qui peut chercher à s’affirmer dans la séparation, de la personne, qui se construit dans la relation aux autres. Nous n’avons pas besoin de rejeter autrui pour exister. Au contraire, la rencontre nous enrichit et élargit notre regard sur le monde. Le « je » ne disparaît pas dans le « nous » ; il y trouve une autre dimension. Refuser l’autre au nom de notre propre identité, c’est oublier que notre humanité ne nous appartient pas exclusivement.
Au Sénégal, cette manière de vivre avec les autres a un nom : la TERANGA. Elle ne se résume pas à accueillir chaleureusement un visiteur ou à lui offrir un repas. Elle traduit une façon de considérer l’autre, de lui faire une place et de reconnaître sa dignité, même lorsqu’il vient de loin et ne partage ni nos habitudes ni notre histoire. Dans notre culture, la porte ouverte et le repas partagé sont bien plus que des gestes de générosité, ils expriment une certaine idée de l’humanité.
La téranga n’est ni de la faiblesse ni de la naïveté. Elle témoigne, au contraire, de la force d’un peuple capable d’accueillir sans se sentir menacé, de partager sans se croire diminué et de rester fidèle à son identité sans mépriser celle des autres. Elle nous rappelle que l’on peut être profondément attaché à ses racines tout en demeurant ouvert au monde.
Mais encore faut-il que cette valeur se retrouve dans nos comportements. Il ne suffit pas de célébrer la téranga dans les discours, les cérémonies ou les références à notre patrimoine. Elle perd tout son sens lorsque l’étranger est regardé avec suspicion, lorsque son origine devient un motif de rejet ou lorsque sa seule présence est présentée comme une menace pour notre pays. On ne peut pas revendiquer la téranga et, dans le même temps, céder à la xénophobie sans se contredire. L’hospitalité n’a de véritable valeur que lorsqu’elle résiste à l’épreuve des peurs et des préjugés.
En effet, la xénophobie révèle souvent une fragilité que l’on préfère ne pas regarder en face. Plutôt que de s’attaquer aux difficultés économiques, aux injustices ou aux défaillances qui traversent une société, on désigne l’étranger comme responsable de tous les maux. Il devient alors plus facile d’accuser celui qui vient d’ailleurs que de chercher des réponses aux problèmes que nous rencontrons chez nous. La nationalité se transforme en privilège, l’origine en soupçon et la différence en faute. Pourtant, aucun problème ne trouve de solution durable dans le rejet d’un autre être humain.
Il faut cependant distinguer deux choses. Un État a le droit de protéger ses lois et d’organiser ses frontières. C’est une question de souveraineté et de responsabilité publique. Mais cette responsabilité ne saurait justifier les agissements du xénophobe qui se résume en l’humiliation ou la discrimination de ceux qui viennent d’ailleurs. On peut faire respecter les règles sans renoncer au respect des personnes.
La téranga ne signifie donc pas que les lois doivent être ignorées ou que les frontières doivent disparaître. La téranga nous invite plutôt à ne jamais oublier l’humanité de ceux auxquels ces lois s’appliquent. On peut défendre les intérêts du Sénégal sans mépriser les étrangers, préserver notre cohésion nationale sans entretenir la haine et affirmer notre identité sans faire de la différence une raison d’exclure.
Au fond, une société se révèle moins dans les discours qu’elle tient sur elle-même que dans la manière dont elle traite ceux qui viennent d’ailleurs. La véritable fidélité à la téranga consiste à en faire une réalité quotidienne et non une simple fierté héritée de nos parents. Elle nous oblige à regarder nos propres comportements avec lucidité et à nous demander si nous sommes encore fidèles aux valeurs que nous aimons proclamer.
Car la grandeur d’un peuple se mesure à sa capacité de reconnaître en chaque être humain une dignité égale à la sienne.
Le xénophobe prétend défendre la patrie, mais il risque de lui faire perdre ce qui la rend digne d’être défendue : son humanité.
La téranga sénégalaise nous place ainsi devant une exigence fondamentale, rester fidèles à nos principes, même lorsque les circonstances nous poussent à les oublier. Elle doit nous aider à résister à la haine, à refuser l’exclusion et à ne pas laisser les peurs identitaires prendre le dessus sur la fraternité.
Un peuple ne perd pas son identité en accueillant l’autre. Il risque plutôt de perdre une part de son âme lorsqu’il renonce, par peur, aux valeurs qui ont fait sa grandeur. La téranga ne doit donc pas être seulement ce dont nous nous réclamons avec fierté ; elle doit rester ce que nous sommes prêts à défendre, dans nos paroles comme dans nos actes.
Elhadji Ndiaye
Conseiller municipal Taxawu Senegaal
Commune de Grand Yoff
La TERANGA c’est le refus de cesser d’être humain
